Agir sans attente consiste-t-il à « rendre service » ?

Pour éviter la création de schèmes mentaux, il s’agit donc pour toi d’agir sans calcul, sans attente, sans anticipation du moindre résultat spécifique. L’idée est sans doute difficile à admettre, surtout quand la société t’a inculqué depuis l’enfance l’idée inverse qu’il faut agir dans ton propre intérêt, qu’il faut gagner ta vie, faire de l’argent, obtenir une bonne situation, obtenir du succès, être bien vu…

Lorsque j’étudiais le Karma Yoga, je ne parvenais pas de suite à comprendre comment on pût agir de la sorte. En grandissant dans un monde où l’on semble tout faire par intérêt, cette notion d’agir sans intérêt, sans l’attente d’un résultat profitable, sans aucune projection de gain, me semblait presque aberrante : pouvait-on agir sans nourrir ne serait-ce qu’une tout petite attente de profit ? Était-ce seulement possible ?

Dans les lieux d’enseignements du yoga, en Inde et dans le monde entier, cette notion d’action désintéressée est très couramment utilisée pour décrire l’essence du karma Yoga. Je me rappelle tout particulièrement d’un ashram où l’on se faisait fort de proposer aux visiteurs, vacanciers ou retraitants, de faire du « karma yoga », avec comme explication toute simple en sous-titre : service désintéressé.

Je précise que ces visiteurs payaient leur séjour en pension complète, que ce paiement n’avait rien d’une « donation » libre, et qu’ils étaient là principalement pour perfectionner leur pratique de yoga.

«Du karma yoga ? Cool. Qu’est-ce que c’est?»

Mon statut de résident à long terme me donnait une certaine légitimité à jouer les guides et à donner quelques éclaircissements. Je répondais avec un large sourire :

«Eh bien… tu vois ce balai et cette serpillère… ?»

La vision que j’en avais n’eût point manqué de déplaire aux swamis (des moines) qui géraient ces saints lieux. Leur prétendu « karma yoga » ressemblait à s’y méprendre à un échange d’énergie « donnant-donnant » que le visiteur acceptait parce qu’on le lui demandait avec insistance et qu’il était plutôt mal vu de décliner. Pour le retraitant de passage, ça pouvait passer, car il lui était demandé une petite heure, ici ou là, pour effectuer des tâches pas franchement passionnantes mais utiles au bon fonctionnement de la structure. Quant aux personnes bénévoles, qui vivaient sur place à long terme, souvent jeunes et psychologiquement plus fragiles, certaines étaient incapables de poser des limites à la quantité de services qu’elles pouvaient accepter de rendre, et pour elles le soi-disant karma yoga devenait un sacerdoce d’une soixantaine d’heures par semaine qui ne leur laissait guère le temps d’explorer leur propre vocation et qui les vidait complètement de leur énergie.

Certaines allaient jusqu’au burnout et d’autres frôlaient la crise de nerf, ce à quoi elles se voyaient répondre par les responsables des lieux que le karma yoga n’était pas « une voie facile… » Bref, j’ai très vite compris que cet appel à faire du bénévolat en le désignant du ronflant titre de « karma yoga » relevait au mieux d’un abus de langage, au pire d’une imposture.

De façon générale, une action imposée de l’extérieur, que ce soit par la force, par la pression sociale, par la ruse, ne saurait être qualifiée d’action désintéressée : celui qui acquiesce ou obtempère espère obtenir un gain (qu’on lui fiche la paix, pour commencer) ou espère éviter une perte. S’il se sent obligé, il n’agit de toute façon ni dans la spontanéité ni dans la joie. Si par ailleurs sa vocation profonde ne correspond pas du tout aux tâches dont on le charge, ce pauvre hère se fait tout simplement exploiter.

L’évocation de cette expérience en ashram dévoile toutes les ambiguïtés et les confusions qui entourent cette notion d’action « désintéressée » ou « sans attente » au cœur de la tradition du Karma Yoga. Dire simplement que cette voie consiste à « rendre service sans rien attendre en retour » ne saurait suffire et pourrait conduire à ce genre de situation d’abus, où l’on se laisserait convaincre par d’habiles profiteurs vêtus comme des colombes de donner beaucoup de son temps et de son énergie vitale pour essentiellement faire leur bonne fortune.


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