J’ai découvert la pratique et l’enseignement du hatha yoga dans ma vingtaine au tout début de l’année 2000. A cette époque, la discipline n’était pas aussi populaire et répandue qu’aujourd’hui. J’étais rentré dans un centre de yoga par hasard. Une affiche placardée dans une rue de mon quartier avait attiré mon attention : à deux rues de mon studio, un centre de yoga et vedanta proposait des « cours d’essai gratuits » tous les mardis à 18h30. C’était l’année où je préparais intensément le concours de l’agrégation, et personne dans mon entourage ne connaissait ni ne pratiquait le yoga. Quelle que fût ma motivation d’alors, je poussai la porte du centre et y fis une expérience qui allait changer le cours de ma vie.
Sur le déroulé et les postures de ce premier cours, je ne me souviens de pas grand-chose. La seule partie dont je me souvienne très clairement, c’est la toute fin du cours, durant la « relaxation finale ». Les participants étaient tous allongés sur le dos. L’enseignante, une femme au fort accent allemand vêtue d’orange, nous guidait pas à pas le long d’une série de contractions et de décontractions musculaires ciblées. Elle poursuivit par des autosuggestions que nous devions répéter mentalement à sa suite, grâce auxquelles nous invitions chaque organe à se détendre, en les passant en revue des pieds jusqu’à la tête. Elle conclut enfin cette relaxation par une visualisation harmonieuse, où nous étions invités à nous fondre dans une lumière paisible, notre mental apaisé tel un lac, pur, immobile et sans vagues.
Je me laissais ainsi guider jusqu’à ce qu’une immense détente s’installât en moi. Mon corps semblait comme anesthésié, tandis que ma conscience demeurait alerte et lucide. Cependant, le flux continuel de mes petites pensées et de ma narration intérieure était complètement tari. Je goûtais à une sorte de silence, qui devint, lentement, petit à petit, une sensation extatique comme si « je » débordais de l’espace restreint de mon propre corps physique, comme si je m’expansais dans un espace ouaté, paisible, baignant dans une lumière douce et pénétrante.
Je ne m’étais jamais senti aussi bien de toute ma vie.
« Aaaaaaaaooooooooooommmmm ».
Le mantra retentit dans la pièce après un temps qui parut une éternité.
« Aaaaaaaaooooooooooommmmm ».
Les ondes sonores ramenèrent ma conscience vers le corps et ses limites, me procurant la désagréable sensation de renfiler un costume étroit et serré.
« Aaaaaaaaooooooooooommmmm ».
Une timide pluie se mit à tomber sur le boulevard Sébastopol. C’était le début du mois de février. Le bug informatique qui devait plonger notre civilisation dans le chaos n’avait pas eu lieu (qui s’en souvient ?). Je n’avais pas de téléphone portable pour me distraire, et avec 150 francs environ, je pouvais faire mes courses de la semaine.
Ce soir-là, quelque chose avait changé : un nouveau fil venait s’ajouter à l’écheveau déjà complexe de ma vie. Ce cours augmenta ma soif. Cet état de paix auquel je venais de goûter m’ouvrait de nouvelles perspectives : il me fallait y retourner. Je désirais intensément revivre ce silence extatique.
Mon histoire avec le yoga venait tout juste de commencer.
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